Art public, oeuvre numérique projetée

10 octobre au 21 décembre 2025

Votre destin dans le parfum des herbes III

Vernissage | vendredi le 10 octobre dès 18h30

L’inauguration de la projection au Centre d’exposition L’imagier sera accomp\gnĂ©e d’une discussion-performance entre l’artiste MĂ©gane Voghell et la commissaire JosĂ©phine Rivard, accessible via Twitch. 

Nous vous recommandons de télécharger l’application Twitch avant votre arrivée pour une expérience plus complète. https://www.twitch.tv/voghell

Votre destin dans le parfum des herbes III

Mégane Voghell 2025

Devant vous, votre ombre apparaît

La joueuse y flâne comme dans un musée. Gorgé de vie, le Parc de la Gatineau devient le terrain choisi pour cette simulation du plaisir, une scénographie parfaite pour un samedi d’automne en forêt. La joueuse pose son regard curieux sur la flore; l’interface lui attribue humilité et fragilité, comme la fourmi face à la montagne. À la rencontre du vivant, elle marche à tâtons, explore l’essence de cette nature qui se déploie, accueillante et organisée, dans un simulacre réussi aux parfums de feuillus et de conifères. Qu’il fait bon vivre dans l’illusion de la déconnexion.

Mais plus la joueuse avance, plus le territoire se bonde d’une foule touristique et avide; des photographes, probablement. Celles et ceux-ci encombrent le passage et se prĂ©cipitent dans le dĂ©cor, habité·es par cette hâte conquĂ©rante de pouvoir en capturer une parcelle. Leur prĂ©sence n’est pas un retour au monde comme le voudrait une simple balade en forĂŞt, c’est un retour Ă  l’interconnexion; la nature n’est plus un milieu Ă  habiter, elle est une expĂ©rience Ă  formater et Ă  possĂ©der individuellement, un fantasme rassurant. Munie de camĂ©ras Ă©rigĂ©es en dispositifs de conquĂŞte, cette foule programmĂ©e met en scène un regard mĂ©diatisĂ© qui, tout en donnant Ă  voir, fait inĂ©vitablement Ă©cran Ă  la forĂŞt que l’on souhaiterait souveraine. Le trĂ©pied devient le drapeau que l’on Ă©rige hĂ©roĂŻquement sur ce territoire pour confirmer son emprise. 

La joueuse tente d’agir, croit vouloir agir, mais comprend que la conquête se dédouble : la sienne face à l’environnement, mais aussi celle de la foule chasseuse d’images face au territoire. Pour qui ou pour quoi doit-elle s’engager? L’illusion du libre arbitre se met en mouvement dans le doute : la joueuse est désorientée et sa quête se déconstruit progressivement vers une contemplation inerte, voire une mission carrément inaccessible. Indice du double écran, son ombre se dévoile par moment, comme un rappel de l’artefact du corps qui s’acharne. Il est tentant de croire au mythe de la nature lorsque son emballage nous en propose un récit linéaire.

Vous Ă©prouvez une sensation Ă©trange 

Une ruine se rĂ©vèle soudainement au fil de la dĂ©ambulation. La foule de photographes s’y prĂ©cipite tel un monument Ă  admirer sans modĂ©ration; Ă  travers cette forĂŞt millĂ©naire, ce sont les fondations incomplètes et les fenĂŞtres bĂ©antes que l’on veut capter. Alors que Thomas Leopold Willson y avait Ă©rigĂ© son usine d’engrais cent ans auparavant, la nature en aura dĂ©cidĂ© autrement, dissolvant cette architecture scientifique en un théâtre forestier oĂą se cĂ´toient fragilitĂ© et persistance. 

La joueuse se mĂŞle donc Ă  la foule et s’y dirige Ă  son tour. Mais devant la ruine, la visite est pourtant anticlimatique, sa fonction accessoire ne menant Ă  aucun dĂ©blocage, Ă  aucune rĂ©compense. Sa vanitĂ© persĂ©vère Ă  faire Ă©cran - ou Ă  devenir Ă©cran, confirmant que sa prĂ©sence au cĹ“ur de cette nature n’est qu’un leurre : un signe pittoresque de l’avant, un vestige dĂ©jĂ  absorbĂ© dans le rĂ©gime du simulacre. 

Or, la ruine est un objet d’admiration qui, mĂŞme dans sa dĂ©suĂ©tude, ne perd en rien son pouvoir d’attraction. Objet du temps qui interpelle le rĂ©cit, la ruine devient un texte fragmentĂ© Ă  complĂ©ter, un scĂ©nario Ă  fictionnaliser selon ses propres dĂ©sirs. SĂ©duit·es par la promesse rassurante d’une fabulation, tous·tes veulent la possĂ©der Ă  jamais. 

Le temps semble s’être renversé

Portail vers la civilisation moderne. Glitch temporel et posture impossible, la joueuse fait face Ă  un Ă©ternel recommencement : la partie se rĂ©sout dans la fatigue et la faim, alors que son regard ne peut s’arracher Ă  son propre Ă©cran. 

Reste à voir si ce qui persiste est la forêt, la fiction, ou le désir inassouvi de les confondre.

Joséphine Rivard, commissaire